Montmagny
Le camping Pointe-aux-Oies
Notre point de chute des deux nuits, et un camping qui mérite pleinement sa réputation. Au 45, avenue du Bassin Nord, le camping Pointe-aux-Oies est classé cinq étoiles par Camping Québec et compte plus de 300 emplacements, en bordure directe du fleuve Saint-Laurent.
Les installations sont complètes : parc aquatique avec glissades et jeux d'eau, piscine chauffée, mini-putt, casse-croûte, plage naturelle à deux pas. Pour ceux qui voyagent sans équipement, on y trouve trois yourtes et — curiosité rare au Québec — deux Goutte d'Ô, un prêt-à-camper en forme de chrysalide où six mètres carrés suffisent à loger deux adultes, ou une famille de quatre avec un lit en bas et une mezzanine-hamac en haut.
Petit détail pratique relevé par plusieurs campeurs : prévoyez des pièces de 2 $ pour les douches. Et si vous voyagez en gros véhicule, sachez que certains virages du terrain sont serrés, même si plusieurs emplacements sont conçus pour les grandes unités.
Mais le vrai argument du lieu, c'est l'emplacement. Le fleuve est là, tout de suite, et les couchers de soleil sur l'eau justifient à eux seuls le détour.
Le sentier de la Pointe-aux-Oies et sa tour d'observation
Juste à côté du camping s'étend l'un des plus beaux sites d'observation de la région. Un sentier d'environ 2 km, doublé de trottoirs de bois, longe le fleuve et relie deux terrasses à une tour d'observation de 30 pieds érigée à la pointe du terrain.
Et là-haut, le panorama coupe le souffle. Le fleuve s'ouvre à perte de vue, et l'archipel de L'Isle-aux-Grues se déploie devant soi — vingt et une îles posées au milieu du Saint-Laurent, dont cette Grosse-Île qu'on allait visiter le lendemain. En fin de journée, avec la lumière rasante de septembre sur l'eau, c'est tout simplement magnifique.
Le site n'a pas été aménagé par hasard. Montmagny est une halte migratoire majeure pour la Grande Oie des neiges, au printemps comme à l'automne, et la tour est un poste de choix pour l'ornithologie et la photographie. À l'automne, le spectacle des dizaines de milliers d'oies blanches prend une dimension supplémentaire avec les couleurs qui s'installent. L'accès est libre : il suffit de suivre les trottoirs de bois depuis le camping.
Grosse-Île
La croisière et la visite guidée
Le samedi était consacré à Grosse-Île, et disons-le d'emblée : la visite guidée était impeccable. Les guides de Parcs Canada connaissent leur sujet en profondeur et racontent avec une justesse remarquable une histoire qui n'a rien de facile. Ultra intéressant du début à la fin.
La traversée se fait avec Croisières Lachance, au départ de la marina de Berthier-sur-Mer, au 110, rue de la Marina — une quinzaine de minutes à l'ouest de Montmagny. Le trajet lui-même vaut le déplacement : on navigue entre les îles de l'archipel avec une animation à bord, avant d'accoster. Sur place, la visite combine un parcours en trolley pour la partie est de l'île et une exploration à pied pour la partie ouest. Comptez une bonne demi-journée. Deux conseils entendus de tous : apportez votre lunch, et habillez-vous pour la météo, puisqu'une bonne partie de la visite se passe dehors.
Cent cinq ans de quarantaine
Grosse-Île mesure 2,9 km de long sur 1 km de large et se trouve à 46 km en aval de Québec. Elle portait autrefois le joli nom d'île de Grâce. On l'a rebaptisée l'île de la Quarantaine.
En 1832, une épidémie de choléra balaie l'Europe et les autorités coloniales britanniques décident d'y installer une station de quarantaine pour le port de Québec. Elle fonctionnera 105 ans, jusqu'en 1937. Pendant ce siècle d'activité, plus de quatre millions d'immigrants y transitent. Pour des générations d'arrivants, cette île fut la toute première image du Canada.
1847, l'année noire
C'est le chapitre qui serre la gorge. En 1845, la récolte de pommes de terre s'effondre en Irlande — An Gorta Mór, la Grande Famine. Des dizaines de milliers d'Irlandais fuient vers l'Amérique dans des navires surpeuplés et insalubres, où le typhus, qu'on surnomme la « fièvre des navires », se propage à grande échelle. La traversée dure de six à neuf semaines.
En 1847, 441 navires font route vers Québec. Plus de 5 000 passagers meurent avant même d'arriver. À la station, le docteur George M. Douglas et son équipe retirent quelque 2 200 cadavres des bateaux, examinent 90 150 immigrants et inhument au moins 5 424 corps dans la seule année.
Le détail qui donne la mesure du désastre : au début mai, la station compte 200 lits, et on juge le nombre amplement suffisant d'après les années précédentes. Du 14 au 19 mai — quatre jours — il faut en accueillir 285. Les passagers en santé, faute de place, sont contraints de rester sur les navires en quarantaine. À la fin du mois, on enterre entre 50 et 60 personnes par jour.
Ce qui frappe aussi, c'est le courage de ceux qui sont restés. Policiers, personnel médical, prêtres catholiques et pasteurs protestants viennent prêter secours tout l'été, en sachant très bien ce qu'ils risquent. Quarante-quatre membres du personnel de la station y ont laissé leur vie. En 1909, l'Ancient Order of Hibernians érige sur Telegraph Hill une croix celtique à la mémoire des disparus. Elle veille toujours sur le fleuve.
Le Projet N : quand on fabriquait de l'anthrax au milieu du fleuve
Et puis il y a l'autre histoire — celle qu'on ne voit venir d'aucune façon, et qui est restée secrète pendant des décennies.
De 1942 à 1944, en pleine Seconde Guerre mondiale, Grosse-Île abrite le Projet N : la première tentative de production de masse d'une arme biologique de l'histoire. Des scientifiques canadiens, britanniques et américains y travaillent sous le sceau du silence, sur une mission confiée par Winston Churchill lui-même — fabriquer un demi-million de bombes à l'anthrax, destinées à raser cinq villes allemandes.
L'île avait tout pour plaire aux militaires : isolée, déjà équipée d'installations sanitaires, facile à contrôler. On produit le bacille du charbon dans l'édifice qui avait jadis servi à la désinfection des immigrants. Le corridor aérien au-dessus de l'île est interdit. Et pour ne pas éveiller les soupçons, le centre est officiellement présenté comme une simple station de contrôle des maladies de guerre, vouée à la mise au point d'un vaccin contre la peste bovine.
Tous n'étaient pas d'accord : plusieurs scientifiques de l'époque jugeaient l'île beaucoup trop proche des côtes habitées pour ce genre de travaux. Le précédent écossais leur donnait raison — l'île de Gruinard, bombardée à l'anthrax en 1942 pour des essais, est restée zone interdite jusqu'en 1990.
Le plus troublant reste ce qu'on ignore encore. En 2010, interrogé à la Chambre des communes, le gouvernement a répondu que l'anthrax avait été neutralisé au formaldéhyde — sans pouvoir préciser où on en avait disposé. Selon le documentaire Projet N, les stocks auraient tout simplement été jetés dans le Saint-Laurent. Les journalistes Yves Bernard et Vincent Frigon ont consacré un livre à cette enquête, publié chez Septentrion.
Deux histoires, un siècle d'écart, la même petite île : d'abord protéger un pays d'une épidémie, puis y fabriquer de quoi en déclencher une. On redescend du bateau en silence.
Le retour
Deuxième nuit au camping, puis retour tranquille vers Québec le dimanche. Un peu plus d'une heure de route, et pourtant l'impression très nette d'avoir été ailleurs — et d'avoir appris quelque chose d'important sur notre propre histoire.
























